Chez les peuples bantous, le passage de la jeune fille à la femme compte tout autant que celui du garçon qui devient homme. Car de cette enfant qui grandit, on attend beaucoup : qu'elle sache tenir une maison, soigner les siens, porter la vie et nourrir sa famille. Un si grand rôle, ça ne s'improvise pas. Ça se prépare, ça se transmet et cette préparation a longtemps porté un nom : les rites d'initiation. Au Gabon, ils s'appellent Ndjèmbè, Ombudi, Elombo, Bukwili, Ekana. Derrière ces mots, des générations de femmes qui, à la nuit tombée et loin des hommes, se sont transmis les secrets de la féminité.
Le Ndjèmbè : le grand passage
C'est le plus connu, le cœur de tous. Le Ndjèmbè (on dit
aussi Nyèmbè selon les régions) marque le moment où la jeune fille devient une
femme à part entière. Pendant des jours, parfois des semaines, les initiées
sont mises à l'écart, confiées à une « mère spirituelle » qui les prend sous
son aile. On leur apprend l'essentiel, ce qu'aucune école n'enseigne : les
plantes qui soignent, les gestes de la maternité, la manière de tenir son
foyer, et surtout comment traverser les épreuves de la vie sans se briser.
Ce que les femmes y trouvent, au-delà du savoir, c'est une sœurie. Un cercle
où l'on se comprend sans se parler, où les aînées veillent sur les plus jeunes.
Et il faut le dire : cette force-là, les hommes n'y ont jamais eu accès. Le
Ndjèmbè est le domaine des femmes, leur jardin secret, celui d'où elles tirent
une autorité que personne ne peut leur retirer.
Soigner, purifier, bénir : un rite pour chaque étape
À côté de ce grand passage, d'autres traditions accompagnent la femme tout
au long de sa vie.
L'Ombudi, le versant féminin du Bwiti, est la voie de
celles qui soignent l'âme : la guérison, la voyance, le lien avec l'invisible.
L'Elombo (ou Lisimbu), lui, purifie et guérit le corps grâce à
la médecine des plantes. Ces rites font de certaines femmes de véritables
thérapeutes, à qui l'on vient confier ses maux quand la vie se dérègle.
D'autres encore veillent sur les moments les plus intimes. Le Bukwili
accompagne la veuve : il la purifie, lève son deuil et l'aide à revenir doucement
parmi les vivants, après la perte de l'être aimé. Et l'Ekana
célèbre la maternité la première grossesse, ou la naissance de jumeaux,
toujours vécue comme une bénédiction. À chaque tournant de l'existence, un
rite. À chaque femme, un cercle pour la porter.
Un pouvoir qui n'a jamais baissé la voix
Qu'on ne s'y trompe pas, ces femmes-là ne sont pas des figures du passé.
Quand il l'a fallu, elles ont fait entendre leur voix. Dans les années 1990,
les initiées du Ndjèmbè sont descendues dans les rues de Libreville et de
Port-Gentil pour dénoncer les violences. En 2011, des dizaines de femmes en
pagnes blancs ont manifesté après la destruction de leur temple, brandissant
fièrement leurs pancartes : « Respectez nos rites et nos traditions. »
Car passer par l'initiation, ça marque à vie. Comme le confie l'une d'elles « on
n'en ressort jamais tout à fait la même on en ressort transformée, plus forte,
debout ».
Un trésor à ne pas laisser filer
Face à l'exode vers les villes, la religion, les modes de vie venus
d'ailleurs, beaucoup de jeunes filles grandissent aujourd'hui sans connaître
ces rites qui ont façonné leurs grands-mères. Certaines les jugent dépassés.
D'autres, au contraire, commencent à s'y réintéresser, non plus pour tout
reprendre à l'identique, mais pour renouer avec ce qu'ils avaient de précieux.
Et ce précieux-là, il tient en une phrase que nos aïeules connaissaient par
cœur : on ne devient pas femme toute seule. On le devient entourée,
portée, aimée par celles qui sont passées avant nous.
Redaction Deter’woman Magazine
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